Dans le film Douze hommes en colère, onze jurés sont convaincus de la culpabilité d’un jeune homme accusé d’avoir tué son père. L’affaire semble entendue : plusieurs témoignages concordent, l’arme paraît l'incriminer et l’ensemble forme un récit cohérent.
Mais le douzième juré refuse de considérer cette concordance comme suffisante pour envoyer l’accusé à la mort. Il entreprend alors de reprendre les éléments un à un, non pas pour chercher de nouvelles raisons de croire à sa culpabilité, mais pour voir si l’un d’eux pourrait la mettre en doute.
Une démarche moins évidente qu’il n’y paraît.
Le problème 2 · 4 · 6
Peter Wason était un psychologue britannique qui se passionnait pour les erreurs de raisonnement (malheureusement pour lui, il est mort en 2003, juste avant l’émergence des réseaux sociaux).
À partir des années 1960, il conçoit plusieurs expériences devenues célèbres pour mettre à l’épreuve certains de nos réflexes intellectuels.
Dans une première expérience, il présente au participant une suite de trois nombres construite selon une règle qu’il doit découvrir.
Pour découvrir la règle, le participant peut proposer autant de suites qu’il le souhaite. À chaque fois, l’expérimentateur lui indique simplement si elles respectent ou non la règle. Lorsqu’il pense avoir compris, le participant formule son hypothèse.
Beaucoup de participants imaginent spontanément une règle du type : « Trois nombres pairs successifs. » Ils proposent alors des suites comme 8 · 10 · 12 ou 20 · 22 · 24. À chaque fois, l’expérimentateur répond oui. Leur hypothèse semble donc se confirmer.
Les participants deviennent rapidement confiants et testent généralement peu de suites avant d’énoncer leur règle. Pourtant, seuls 21 % trouvent la bonne réponse dès leur première proposition, et 28 % ne la découvrent jamais.
La règle imaginée par Wason était beaucoup plus simple : « Trois nombres en ordre croissant. »
Le problème ne vient pas forcément de l’hypothèse initiale. Il vient surtout de la manière dont elle est testée. Les suites proposées sont compatibles avec l’intuition de départ : elles peuvent donc la conforter, mais elles ne permettent guère de la mettre en défaut.
Proposer 8 · 10 · 12 confirme l’intuition mais n’apprend pas grand chose au participant : cette suite est compatible avec de nombreuses règles différentes.
À l’inverse, proposer 1 · 3 · 5 serait beaucoup plus instructif. Si l’expérimentateur répond oui, l’hypothèse selon laquelle les nombres doivent être pairs tombe immédiatement.
La tâche de sélection
Quelques années plus tard, Wason propose une autre expérience. Cette fois, inutile d’observer les participants : à vous de jouer.
Prenons quatre cartes. Chacune porte une lettre sur une face et un chiffre sur l’autre. Une seule face de chaque carte est visible.
Quelle(s) cartes devez-vous retourner pour vérifier si la règle suivante est respectée ?
Si une carte porte une voyelle sur une face, alors elle porte un nombre pair sur l’autre.
Vous avez choisi A et 4 ? Perdu. Seule une minorité de participants ont donné la bonne réponse. En réalité, il faut retourner A et 7.
Voici pourquoi.
Retourner D ne nous apprend rien : la règle ne dit rien sur les consonnes.
Retourner A est nécessaire : il faut vérifier que l’autre face porte bien un nombre pair.
Retourner 4 semble intuitivement utile, mais ne l’est pas : la règle ne dit pas qu’un nombre pair doit avoir une voyelle au verso.
En revanche, il faut retourner 7 : la présence d’une voyelle au verso suffirait à invalider la règle.
Biais de confirmation
Les deux expériences de Wason font écho au biais de confirmation : notre propension à rechercher, retenir ou interpréter plus facilement les informations compatibles avec ce que nous croyons déjà.
On réduit souvent le biais de confirmation à une forme de préférence : nous aimerions lire ce qui nous donne raison et éviter ce qui nous contredit. Mais les expériences de Wason suggèrent quelque chose de plus subtil. Dans les deux cas, il n’y a ni intérêt personnel, ni idéologie.
Dans le problème 2 · 4 · 6, nous choisissons nous-mêmes les tests à effectuer et tendons à produire des informations compatibles avec notre intuition de départ. Dans la tâche de sélection, les possibilités sont déjà devant nous, mais nous ne choisissons pas spontanément celles qui permettraient le mieux de mettre la règle en défaut.
Le biais de confirmation peut donc intervenir très en amont, au moment où nous décidons quelles questions poser, quels cas examiner ou quelles informations rechercher. Nous pouvons ainsi croire avoir vérifié une hypothèse alors que nous avons surtout accumulé des éléments compatibles avec elle.
Chercher le cygne noir
Karl Popper défendait, dans le domaine scientifique, l’idée qu’une théorie devait pouvoir être confrontée à des observations susceptibles de la réfuter. Une hypothèse n’est pas sérieusement testée simplement parce qu’on a accumulé des exemples qui vont dans son sens, mais parce qu’on l’a exposée à ce qui pourrait la faire échouer.
Cette logique vaut bien au-delà de la science. Lorsqu’on évalue une stratégie, une hypothèse commerciale ou l’explication d’un problème, une question particulièrement utile est :
Quelle information pourrait nous donner tort ?
Si vous pensez que tous les cygnes sont blancs, mettez-vous à la recherche d’un cygne noir.
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