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L'art de perdre son temps

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L'art de perdre son temps

Pourquoi vous devriez investir votre attention sur ce qui n’est ni votre sujet, ni votre priorité

13.10.2026

·

5

min de lecture

Le paysan laboure son champ. Le berger a la tête ailleurs. Le bateau poursuit sa route. Quant à Icare, il peut bien se noyer.

Pieter Brueghel l'Ancien, La chute d'Icare, Bruxelles, vers 1583, Royal Museums of Fine Arts of Belgium

Dans un monde saturé d’informations, les décideurs ont tout intérêt à développer leur discernement. Cela suppose notamment d’investir une partie de leur attention dans des connaissances dont ils ignorent encore l’utilité. Il en va de la qualité de leurs décisions et de leur capacité à rester dans le jeu à l’heure de l’intelligence artificielle.

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01  Qu’est-ce qui mérite votre attention ? Puisqu’elle est limitée, nous devons choisir avec soin ce à quoi nous l’accordons1. Prenons cet article : comment savoir s’il mérite cinq minutes de votre attention ou si vous feriez mieux de passer à autre chose ?

02  Chaque jour, nous arbitrons entre une multitude d’informations, de sollicitations et de sujets possibles. Nous devons choisir a priori, mais c’est généralement a posteriori que nous découvrons la valeur de ce à quoi nous avons — ou n’avons pas — prêté attention. Cet article vous sera-t-il un jour utile ? Pour le savoir, il faudra commencer par le lire.

03  Les informations qui retiennent notre attention ont traversé deux filtres. Le premier, externe, sélectionne les informations auxquelles nous sommes exposés : médias, algorithmes, collaborateurs, environnement professionnel… Le second, personnel, détermine celles auxquelles nous prêtons attention : connaissances, centres d’intérêt, habitudes, représentations…

04  Ce filtrage de l’information est nécessaire, mais il n’est pas neutre. Nos connaissances nous permettent de reconnaître la valeur de certaines informations, mais elles peuvent aussi nous empêcher de percevoir l’intérêt de ce que nous ne connaissons pas encore. Nous risquons ainsi de consacrer toujours davantage d’attention à ce que nous savons déjà.

Qu’est-ce qui prouve qu’une heure passée à approfondir ce que vous maîtrisez déjà vaut davantage qu’une heure passée à explorer quelque chose que vous ignorez ?

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05  Pour sortir de cette impasse cognitive, nous avançons ici une idée simple. Nous devrions consacrer délibérément une partie de notre ressource la plus rare — notre attention — à certaines informations dont nous ignorons encore l’utilité, précisément parce qu’elles augmentent notre capacité future à reconnaître ce qui est utile. 

06  Il ne s’agit pas de s’exposer à davantage d’informations, mais à des informations plus diverses. Certaines connaissances méritent particulièrement notre attention : celles qui sont susceptibles de faire évoluer nos représentations du monde et d’élargir nos horizons.

07  Ces connaissances se distinguent par leur nature — notions intemporelles, ordres de grandeur, modèles, concepts-clés, idées — ou par leur fonction : questionner nos certitudes, contredire nos représentations, révéler nos angles morts et ouvrir de nouvelles perspectives.

08  En somme, il s’agit d’investir une partie de notre attention dans les connaissances qui contribuent à développer notre discernement : notre capacité à apprécier les choses avec justesse et lucidité. C’est notamment savoir distinguer l’important de l’anecdotique, le vrai du faux, le durable de l’éphémère, le signal du bruit2.

09  Le discernement nous aide à penser plus clairement dans un monde complexe et incertain. Il nous permet d’envisager des options que nous aurions autrement ignorées, de mieux apprécier leurs conséquences et d’éviter de coûteuses erreurs.

10  C’est aussi un facteur de différenciation. Prendre du recul ou faire un pas de côté, c’est souvent faire ce que les autres ne font pas. Et voir ce qu’ils ne voient pas3.

11  Enfin, le discernement est un investissement à intérêts composés. En consacrant aujourd’hui une partie de notre attention à le développer, nous serons demain mieux à même de reconnaître ce qui mérite notre attention.

Nos décisions trébuchent rarement sur nos expertises. Elles sont fragilisées par ce que nous ne voyons pas. 

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12  Le discernement possède une autre dimension, tout aussi essentielle. Il ne nous aide pas seulement à déterminer ce qui mérite notre attention, mais aussi à décider de ce qu’il convient de faire.

13  Pour comprendre ce rôle, distinguons deux situations. Certaines décisions consistent à trouver la meilleure solution à un problème dont les objectifs et les critères sont connus. D’autres nous obligent à choisir sans qu’une réponse s’impose objectivement : les informations sont incomplètes, les conséquences incertaines et les objectifs parfois contradictoires.

14  Dans le premier cas, lorsque la décision relève essentiellement d’un problème d’optimisation, l’intelligence artificielle peut se révéler particulièrement performante. Une part croissante de ces décisions pourrait être automatisée.

15  Dans le second cas, lorsque plusieurs choix restent défendables et qu’il faut néanmoins trancher, nous devons exercer notre jugement. Cette faculté humaine consiste à former une appréciation subjective et circonstanciée d’une situation, en restant conscients de ce que notre choix laisse de côté.

16  C’est le discernement qui nourrit notre jugement. Il nous aide à déterminer ce qui nous paraît juste, à mesurer la portée de nos choix et à assumer nos responsabilités.

17  De quelles compétences aurons-nous besoin demain ? À cette question, nous répondons sans hésiter : le discernement.

18  Le discernement ne nous aide pas seulement à garder la tête hors de l’eau dans le flot incessant d’informations. Il nous permet aussi de rester acteurs de nos décisions, plutôt que de devenir de simples chambres d’enregistrement des recommandations d’intelligences artificielles toujours plus performantes. En clair, de rester dans le jeu.

1 Dès 1971, Herbert Simon, futur prix Nobel d’économie, observait que « l’abondance d’informations engendre une pénurie d’attention ». Une intuition formulée bien avant l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux.

2 Dans Le Fil de l’épée (1932), Charles de Gaulle écrivait : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle la pensée est mise à même [...] de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences ».

3 Dans 21 leçons pour le XXIe siècle (2018), Yuval Noah Harari avertit : « Dans un monde inondé d’informations sans pertinence, le pouvoir appartient à la clarté. […] Souvent, nous ne nous apercevons même pas qu’un débat est en cours et ignorons quelles sont les questions clés. Des milliards d’entre nous ne peuvent guère se payer le luxe d’enquêter car nous avons des choses plus pressantes à faire […] L’histoire, hélas, ne vous fera aucune fleur. »

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