Lettre à ceux qui vont naître dans un monde incertain.

J'y vais mais j'ai peur.
REPÈRES
LES FAITS POUR DÉCIDER
Après plusieurs mois d’obscurité et de relative tranquillité, il est probablement intimidant de débarquer dans un monde qui semble si bruyant et agité. Mais ne t'inquiète pas trop : ici nous disposons d’un formidable outil pour surmonter l’incertitude. Ça s’appelle les statistiques.
Il faut d’abord que tu saches une chose : tu n’es pas le/la premier(e). Environ 117 milliards de bébés t’ont précédé depuis l’apparition de Sapiens. Tu n’avais que 3 % de chances d'apparaître au XXIe siècle.
La chance a voulu que tu naisses en France, contre toute probabilité. Une chance sur 200 (660 000 naissances sur 132 millions dans le monde en 2024). Il était bien plus probable que tu naisses en Asie (près de 50 % des naissances) ou en Afrique subsaharienne (30 %), par exemple.
En France, on peut donner son opinion (même quand elle n'est pas très étayée) : on appelle ça une démocratie. Et ça aussi, c’est plutôt rare : seulement 30 % de la population mondiale vit dans un régime démocratique. Enfin… ce n’est peut-être pas le moment de t’ennuyer avec la politique.
Tu as 48,8 % de chances d’être une petite fille. Je dis « chance » car leur espérance de vie à la naissance est de 86 ans (80 ans pour les garçons). Cet écart explique d’ailleurs que, tout au long de ton parcours, tu croiseras plus de femmes (51,6 %) que d’hommes (48,4 %).
Ton prénom est difficile à prédire - plus de 14 000 différents ont été donnés en 2024 ! Mais s’il nous faut parier, nous miserons sur Louise si tu es une fille (1 %), ou Gabriel si tu es un garçon (1,5 %).
Il est en revanche probable que tu adoptes le nom de famille de ton papa (82 % des cas). Peut-être Martin, puisque c’est le patronyme le plus répandu en France (environ 1 personne sur 300).
Ta maman aura peut-être 31 ans (âge conjoncturel moyen des mères à l’accouchement)9, et alors il est possible qu’elle se prénomme Laura (comme 2,5 % des filles nées en 1994). Selon la même logique, ton papa pourrait bien avoir 34 ans et se nommer Kevin (comme 3,4 % des hommes nés en 1991). Ils ne sont probablement pas mariés (60 % des naissances ont lieu hors mariage).

À la fin de l’adolescence, tu mesureras en moyenne 178,6 cm si tu es un homme (164,5 cm si tu es une femme). Selon certaines sources bien informées (c’est ce qu’on dit quand elles sont un peu douteuses), tu as également :
Rassure-toi : au global tu as de bonnes chances d’être satisfait(e) de ton apparence physique : 64 % des hommes et 53 % des femmes le sont (et pour les autres, on a inventé les filtres).
Tu intégreras sûrement l’école publique en primaire (87 % des élèves), et tu y resteras probablement jusqu’à la fin de ta scolarité même s’il est possible que tu rejoignes un collège ou un lycée privé (21 % des élèves).
Tu obtiendras très probablement ton bac si tu le veux (92 % des candidats, 80 % d’une classe d’âge). 52 % des filles seront même diplômées du supérieur (43 % pour les garçons).
Si cela existe toujours, tu rejoindras alors le marché du travail vers 2048. Tu y resteras pendant 42,5 ans (soit 57 grossesses mais ici on parle plutôt de 170 trimestres). Tu y connaîtras :
Tu travailleras sans doute dans les services (87 % des femmes, 66 % des hommes). Il est difficile d’être plus précis à ce stade. Pour tout te dire, certaines personnes pensent même que ton futur métier n’existe pas encore.

Si tu deviens salarié(e) du privé, ton salaire moyen sera de 2600 euros net (femme) ou 2900 euros nets (homme). Mais là aussi, ça peut changer.
À ton départ en retraite, le patrimoine net de ton foyer sera d’environ 300 000 euros (la médiane est plutôt de 200 000 euros).
Si tu es une femme, tu peux t’attendre à avoir 1,62 enfant (rassure-toi, c’est une moyenne, on ne fait pas les choses à moitié ici), le premier vers 29 ans.
Tu achèteras ton premier bien immobilier vers 32 ans. Il te faudra environ 25 ans pour rembourser ton emprunt. Cela n’arrivera probablement pas car, entre temps, statistiquement, tu auras déménagé deux fois.
Si tu te maries, une fois sur deux cela finira par un divorce.

Tu connaîtras malheureusement aussi quelques problèmes de santé. Peut-être l‘hypertension, comme 34 % des hommes et 24 % des femmes. Ou la dépression (un Français sur cinq au cours de sa vie). Ou l’obésité (17 % des Français). Ou le diabète (4 % des hommes, 2 % des femmes).
Mais au final, tu seras plutôt satisfait(e) de ta vie (note moyenne de 7,2 / 10).
Même si le monde peut apparaître comme un territoire dangereux, il est peu probable que ton chemin s’arrête brutalement (accidents et chutes : 5 % des décès | suicide : 1,5 % | accidents de la route : 0,5 % | homicides : 0,07 %).
La menace vient principalement des problèmes de santé (cancer : 25 % des décès | maladie neuro-cardiovasculaire (21 %) | appareil respiratoire : 7 % | …). Prends soin de toi quand même.
Alors que nous approchons de la fin, je réalise ce que cette tentative de réduction de l’incertitude par les statistiques peut avoir de déprimant.
Rassure-toi. Les moyennes, les médianes, les indices ne sont que des repères. La vie se glisse dans les interstices. Elle visite parfois les extrêmes et se moque bien des pourcentages. Tu auras tout loisir de courir ou de ralentir, de marcher ou de sauter, de tracer tout droit ou de faire des détours.
Et, n’oublie pas : ton parcours pourrait t’emmener loin. Tu as une chance sur trois de voir 2125 — un horizon que même le GIEC (j’ai oublié de t’en parler, gardons ça pour plus tard si tu veux bien) ou l’Insee ne se risquent pas à mettre en statistiques.
Alors, viens, promis ça vaut le coup. »