Out of the box
4 minutes

Red Team

Publié le
07.05.2026

Où l'on est pas du tout d'accord — et c'est ok.

Quand tu sens que tu vas devoir sortir les rames pour convaincre (The Newsroom, 2012-2014).

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REPÈRES

LES FAITS POUR DÉCIDER

Dans l’article précédent, nous relevions l’importance de nous demander : qu’est-ce que nous ne voyons pas ?

Si la question est simple, la réponse l’est moins. Par définition, il est difficile d’identifier ce qui échappe à notre regard — surtout lorsque nous devons décider.

Il existe pourtant une manière concrète d’aborder cette difficulté.

Passer au rouge

Pendant la Guerre froide, l’armée américaine cherche à anticiper les intentions de l’Union soviétique sans disposer d’informations fiables. 

Dans ce contexte, une idée s’impose progressivement. Plutôt que d’améliorer indéfiniment leurs propres plans, certaines unités commencent à faire exactement l’inverse : elles constituent des équipes chargées de se mettre dans la peau de l’adversaire.

Leur objectif n’est pas de proposer une meilleure stratégie, mais de tester la stratégie existante — en cherchant à en révéler les failles.

Comment l’ennemi pourrait-il réagir ? Où attaquerait-il ? Quelles hypothèses sont fragiles ?

L’idée est d’introduire un point de vue externe au cœur de la décision.

C’est de cette pratique qu’émerge le concept de Red Team.

Organiser le désaccord

L’idée est simple : pour tester une stratégie, il faut organiser sa remise en cause. La Red Team est une manière institutionnalisée de produire du doute. Elle crée un espace où le désaccord devient non seulement acceptable… mais attendu.

C’est une démarche structurée qui repose sur trois principes.

D’abord, séparer la production de la critique. Ceux qui conçoivent une stratégie ne sont pas les mieux placés pour en voir les failles ou les incohérences (engagement personnel dans le projet, biais de confirmation, attachement aux hypothèses initiales…).

Ensuite, légitimer la contradiction. Dans la plupart des situations, contredire est coûteux (politiquement, socialement). Avec une Red Team, la critique n’est plus tolérée à contrecœur, elle fait partie du processus.

Enfin, changer de point de vue. On ne critique pas “depuis l’intérieur”, mais depuis l’extérieur : adversaire, concurrent, régulateur, client hostile.

Quand la fiction précède la réalité

Les Red Teams sont principalement utilisées dans des contextes où l’erreur coûte très cher — voire n’est pas acceptable.

Dans la cybersécurité, elles sont devenues incontournables. Leur rôle est de mettre à l’épreuve les défenses en conditions réelles pour en révéler les failles. Elles tentent ainsi de pénétrer les systèmes d’une organisation en simulant des attaques très concrètes : phishing, intrusion, manipulation humaine.

En France, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement ont lancé la Red Team Défense (désormais RADAR). Cette initiative originale mobilise des auteurs de science-fiction pour imaginer des menaces futures plausibles — et penser l’impensable avant qu’il n’arrive. L’objectif est d’orienter les efforts d’innovation stratégique.

« RADAR vise à nous faire penser hors du cadre afin de nous sortir de notre zone de confort. Il faut penser les crises comme autant d’opportunités. »
Emmanuel Chiva, DGA

Si le sujet vous intéresse, les travaux ont été rendus publics sur un site dédié. 

En entreprise

La meilleure manière d’améliorer une décision, c’est de chercher activement ce qui pourrait la contredire. La Red Team constitue ainsi un moyen efficace de sortir de la pensée de groupe ou de limiter les effets du biais de confirmation.

Toute décision importante (lancement de produit, acquisition, plan stratégique…) peut faire l’objet d’un débat contradictoire entre une équipe chargée d’en défendre la pertinence et une autre chargée d’en tester les limites — voire d’en démontrer les failles.

Certaines pratiques en sont dérivées. C’est le cas du pre-mortem, qui consiste à se projeter dans un scénario d’échec pour en identifier les causes possibles :

Si ce projet échoue dans 2 ans, pourquoi aura-t-il échoué ? 

Si nous étions notre principal concurrent, comment réagirait-on à ce projet ?

L’objectif n’est pas de proposer une alternative. Il est de mettre à l’épreuve les hypothèses, en élargissant le cadre de pensée.

Si vous êtes dirigeant, demandez-vous : qui, dans votre organisation, pense activement contre votre intuition ?

Si vous êtes collaborateur, demandez-vous : attend-on de vous de faire partie de la Blue Team… ou de la Red Team ?

Jusqu’à la limite

La série The Newsroom (Aaron Sorkin, 2013) suit la rédaction d’un journal télévisé, décidée à redonner ses lettres de noblesse au métier. 

Dans la saison 2, l’équipe s’apprête à révéler une affaire explosive. Depuis des semaines, les journalistes ont accumulé les témoignages, recoupé les sources, reconstruit patiemment un enchaînement de faits qui, peu à peu, a pris la forme d’un récit cohérent.

Une partie de l’équipe est volontairement tenue à l’écart de l’enquête — y compris le présentateur vedette. Elle découvre le dossier à froid, avec pour mission d’en tester la solidité et d’en chercher les failles.

La Red Team se montre d’abord circonspecte : l’histoire globale semble trop énorme pour être vraie. Mais faute d’objections décisives — et face à l’accumulation d’indices — elle ne parvient pas à inverser une dynamique déjà engagée. La rédaction finit par publier son scoop… et commet une erreur majeure dont elle peinera à se relever.

Cet épisode de fiction montre tout à la fois la puissance et les limites d’une Red Team. Elle constitue une sécurité supplémentaire, pas une garantie. 

Dans la pratique, d’autres dérives sont possibles.

La première est celle d’une Red Team cosmétique : la critique est tolérée… tant qu’elle ne remet pas en cause l’essentiel.

La deuxième tient au manque de considération pour son travail : une Red Team ignorée ou mal intégrée au processus décisionnel produit du signal… sans effet.

Enfin, à force de chercher les failles, le risque est de basculer dans une forme de paralysie : excès de prudence, pessimisme systématique, difficulté à trancher.

C’est pas moi, c’est toi le problème

Albert Einstein rappelait que l’on ne peut pas résoudre un problème avec le système de pensée qui l’a créé.

Pour être efficace, une Red Team suppose justement d’adopter un autre regard — ce qui se heurte souvent à une limite plus profonde : notre enracinement cognitif.

C’est ce que nous explorerons dans le prochain épisode de Chercheurs de Nord.

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