Esprit critique
8 minutes

Nos chères erreurs

Publié le
16.09.2025

Où l’on apprend, à nos dépens (ou à ceux des autres), pourquoi la logique ne conduit pas toujours à la vérité.

Ce n'est pas ce que vous croyez (image générée par une IA).

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REPÈRES

LES FAITS POUR DÉCIDER

Dans l’épisode précédent, nous présentions les principales méthodes de raisonnement (déduction, induction, abduction, analogie, probabilisme). Elles constituent sans doute notre meilleur outil pour accéder à la connaissance.

Mais il arrive — et même assez souvent pour certains d’entre nous — que nos raisonnements déraillent. Parfois de bonne foi : les logiciens parlent alors de paralogismes. Parfois sciemment, pour tromper ou manipuler : on parle alors de sophismes.

Voici quelques-unes des erreurs de raisonnement les plus fréquentes.

1. Les prémisses fausses

Les produits naturels sont bons pour la santé. L’arsenic est naturel.
Donc l’arsenic est bon pour la santé. 

Dans cet exemple, le raisonnement est logiquement irréprochable. Le problème vient de la donnée de départ. En mathématiques, on parle du principe d’explosion (ex falso quodlibet) : à partir d’un énoncé faux, on peut démontrer n’importe quoi.

Et il n’est même pas nécessaire que la prémisse soit totalement fausse : une simple approximation peut suffire à faire dérailler tout le raisonnement.

2. La généralisation abusive

J’ai recruté deux stagiaires de cette école. Ils n’étaient pas très débrouillards.
Cette école est nulle.

Dans l’épisode précédent, nous évoquions l’induction, cette démarche scientifique qui part de l’observation pour dégager des règles générales. La généralisation abusive en est la version low cost : échantillon insuffisant, absence de méthode et manque de prudence.

Intentionnelle ou non, elle est omniprésente dans le débat public — avec, au moins, le mérite d’être transpartisane.

3. Corrélation n’est pas causalité

Commençons par une réalité que certains aimeraient peut-être nous cacher : plus Nicolas Cage joue dans des films, plus les Américains se noient.

Deux phénomènes qui évoluent ensemble ne s’expliquent pas nécessairement l’un l’autre. C’est la différence entre corrélation (ils varient en même temps) et causalité (l’un provoque l’autre).

Dans le cas du malheureux Nicolas Cage, la corrélation est purement accidentelle. Aucun lien causal démontré (à notre connaissance) entre ses films et les piscines. 

Parfois, la corrélation existe bel et bien… mais elle est trompeuse :

Quand mon manager m’accompagne en négociation, nous aboutissons plus souvent à un accord.
Donc c’est lui ou elle qui débloque la situation.

L’erreur vient ici de l’oubli d’un facteur de confusion : mon manager assiste aux négociations surtout lorsqu’elles sont déjà bien avancées. Sa présence est donc liée à l’avancement… pas au déblocage.

Le piège de la fausse causalité, c’est que notre cerveau déteste le hasard. À la moindre régularité, il invente une histoire : « Si deux choses arrivent ensemble, c’est forcément que l’une cause l’autre. »

4. Le raisonnement circulaire

On parle aussi de pétition de principe, du latin petitio principii, qui signifie littéralement « supposer ce que l’on prétend démontrer ».

Ce produit est le meilleur car il est numéro 1 des ventes.
Il est numéro 1 des ventes car les clients l’adorent.
Les clients l’adorent car c’est le meilleur produit. 

Ici, rien n’est véritablement démontré. Le raisonnement circulaire prend des détours — ici la performance commerciale et la satisfaction client — pour revenir exactement à son point de départ : ce produit est le meilleur… parce qu’il est le meilleur.

5. Le non sequitur

Dans le langage courant, on pourrait traduire cette expression latine par : « Je ne vois pas le rapport. »

Il s’agit de raisonnements convaincants en apparence, mais qui cachent en réalité un saut logique. La conclusion ne découle pas vraiment des prémisses, même si elle donne l’impression d’aller de soi.

Cette mesure est soutenue par les salariés les plus engagés.
C’est donc une bonne décision.

Le problème réside dans la validité du lien : l’engagement d’un salarié ne garantit en rien la pertinence de son jugement. Un salarié engagé peut parfaitement défendre une mauvaise décision.

6. La fausse analogie

Nous aimons raisonner par comparaison ou par image. C’est un procédé très efficace pour vulgariser une idée complexe : pour se représenter un atome, on imagine souvent une planète et ses satellites qui gravitent autour. L’image est imparfaite, mais elle donne une intuition.

Mais parfois, l’analogie devient trompeuse.

‍Il y a eu 21 morts dans un attentat en Slovénie. C’est l’équivalent, en proportion, de 680 tués en France.

L’auteur applique simplement une règle de trois à partir de la population slovène (2,1 millions d’habitants). Mais, selon cette logique, on pourrait tout aussi bien dire que cela équivaut à 15 000 morts en Inde… ou à un mort à Roubaix.

Le problème est que l’on transpose un taux statistiquement insignifiant (0,001 % de la population). On obtient une comparaison impressionnante, mais dépourvue de véritable sens.

Une bonne image doit éclairer, pas éblouir.

« Quand il reste deux hommes dans un bar à l’heure de la fermeture, et que l’un des deux met un coquard à l’autre, ce n’est pas l’équivalent de 150 millions d’américains recevant en même temps un coup de point dans la figure. »
Jordan Ellenger, L’art de ne pas dire n’importe quoi

7. Le faux dilemme

Soit vous êtes idiot, soit vous êtes incompétent. 

Le faux dilemme (ou fausse alternative) consiste à présenter deux options comme si elles étaient les seules possibles. C’est souvent un sophisme volontaire : forcer un choix radical et éliminer toute nuance.

On le retrouve dans sa version la plus caricaturale : « Tu es avec nous ou tu es contre nous. »

Le faux dilemme séduit parce qu’il simplifie et dramatise. Mais il trahit la complexité du réel, où les réponses sont rarement noires ou blanches.

« Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot demande un esprit rare. »
Michel Rocard

8. L’erreur de composition / division

L’erreur de composition consiste à attribuer au tout les qualités de ses parties.

J’ai acheté Mbappé, Neymar et Messi.
On va avoir la meilleure équipe du monde.

L’erreur de division, à l’inverse, consiste à attribuer à une partie les qualités du tout.

Il a bossé chez le leader du marché.
Il doit être excellent.

Ces erreurs fonctionnent parce que notre cerveau adore les symétries. Ce qui est vrai « en petit » devrait l’être « en grand »… et inversement. Mais la logique ne se soucie pas de cette tentation intuitive.

9. Les appels biaisés

Quand la preuve fait défaut, on la remplace parfois par un substitut. C’est le principe des appels biaisés : à l’autorité, à la majorité ou à l’émotion.

a) L’appel à l’autorité‍

‍Près de 100 artistes ont signé cette pétition sur les réformes politiques à entreprendre.

Il n’y a aucune raison évidente de penser que le domaine d’expertise d’un artiste lui confère une autorité particulière sur un sujet politique.

Méfiance également devant les formules vagues : « les experts disent », « les études montrent ». Sans source précise, impossible d’évaluer la valeur réelle de l’autorité invoquée.

Relevons une faille plus profonde dans l’exemple suivant : « Trois Prix Nobel d’économie soutiennent cette mesure. » Que se passe-t-il si trois autres Prix Nobel la critiquent ? L’autorité des spécialistes ne devient réellement pertinente que lorsqu’un consensus existe.

Napoléon : — Giuseppe, que ferons-nous de ce soldat ? Tout ce qu’il raconte est ridicule.
Giuseppe : — Excellence, faites–en un général : tout ce qu’il dira sera tout à fait sensé.
Rapporté par Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle

b) L’appel à la majorité‍

Tous les gens raisonnables sont d’accord avec ça.

Ce procédé devient particulièrement efficace lorsqu’il prend une forme plus subtile : « Élu produit de l’année. » On ne dit rien de la qualité intrinsèque du produit, seulement qu’un groupe l’a validé — sans que l’on sache selon quels critères.

Comme le rappel Coluche : « Ce n’est pas parce qu’il sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison. »

c) L’appel à l’émotion‍‍

Après tout ce que cette victime a enduré, vous ne pouvez pas dire qu’elle a tort.

La tentation est grande de confondre émotion et argument. Mais un raisonnement valide ne peut pas reposer uniquement là-dessus : ni la foule, ni l’expert, ni l’émotion ne remplacent une preuve.

10. Le hareng fumé 

Dans Petit cours d'autodéfense intellectuelle, Normand Baillargeon raconte : 

« Autrefois, dans le sud des Etats-Unis, les prisonniers en fuite laissaient des harengs fumés derrière eux pour distraire les chiens et les détourner de leur piste. »

Le hareng fumé donne ainsi son nom au sophisme consistant à détourner la conversation vers un autre sujet.

Le père : — Ne joue pas avec ce bâton pointu, tu pourrais te blesser.
Le fils : — Ce n’est pas un bâton, papa, c’est un sabre laser.

Pour finir

Que le lecteur nous pardonne. Pour des raisons de clarté, nous avons choisi des exemples volontairement évidents. Dans la vie réelle, l’erreur est bien plus discrète, subtile et sournoise.

Et surtout : si nous repérons facilement les failles dans les raisonnements des autres, nous sommes beaucoup plus indulgents avec les nôtres.

Chiche d’appliquer la même exigence à nos propres raisonnements ?

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