Le critère de réfutabilité
Où l'on vous prend d'abord pour une dinde avant de vous mettre au défi de montrer que vous avez tort.

Jusqu'ici tout va bien (Photo de Ash Farz sur Unsplash).
REPÈRES
LES FAITS POUR DÉCIDER
Vous êtes une dinde. Depuis votre naissance, tout se passe à merveille. Chaque matin, un type bienveillant vient vous nourrir de généreuses poignées de grains. Alors le soir, rassuré(e), vous vous endormez en pensant qu’il reviendra. Et il revient chaque jour, sans faute. La vie semble bien faite. L’avenir s’annonce comme un festin éternel.
Jusqu’au jour où, sans le moindre signe avant-coureur, le type vous attrape… et vous tranche le cou. Nous sommes le 24 décembre. Mais ça, vous n’en saviez rien.

Le problème de l’induction
L’histoire de la dinde inductiviste est racontée par le philosophe Bertrand Russell pour illustrer une question posée plus tôt par David Hume :
Peut-on déduire des lois générales à partir d’observations répétées ?
C’est ce qu’on appelle l’induction : tirer une règle générale de la répétition d’un phénomène particulier. C’est notre mode de raisonnement par défaut. Nous croyons que demain ressemblera à hier. Parce que, jusqu’ici, c’est effectivement ce qui s’est produit.
Mais Hume l’affirme : aucun nombre d’observations ne suffit à garantir qu’une règle restera valide. Le soleil s’est toujours levé ? Cela ne prouve pas qu’il se lèvera encore demain.
Les Européens pensaient que tous les cygnes étaient blancs jusqu’en 1697. Puis les Hollandais découvrent des cygnes noirs en Australie. Fin de la certitude.
Autrement dit : l’induction n’est pas une preuve, c’est une hypothèse.
Le critère de réfutabilité, ou comment montrer le vrai en cherchant le faux.
Dans les années 1930, Karl Popper prend acte de ce problème. Il propose une solution élégante : si l’on ne peut pas prouver qu’une théorie est vraie, on peut au moins vérifier si elle pourrait être fausse. C’est le critère de réfutabilité (ou principe de falsification).
Une théorie est scientifique si elle accepte de prendre le risque d’être contredite par les faits.
Prenons Einstein. En 1915, il formule la théorie de la relativité générale, selon laquelle l’espace et le temps sont déformés par la matière. Cette théorie permet de faire de nombreuses prédictions. Il suffirait donc d’une seule observation contraire pour l’invalider.
En 1919, une éclipse permet de vérifier l’une des prédictions clés. La théorie tient. Elle n’est pas « prouvée » au sens fort — mais elle a passé un crash-test particulièrement exigeant.
« Le progrès scientifique n’est pas constitué d’une accumulation d’observations, mais au contraire par l’élimination réitérée de théories scientifiques, remplacées par des théories meilleures ou plus satisfaisantes. »
Karl Popper
À l’inverse, croire en l’existence d’un cygne invisible et indétectable est irréfutable. Donc non scientifique. Car rien ne pourrait jamais démentir cette théorie.
Et si on cherchait à avoir tort ?
Ce critère de réfutabilité semble pouvoir s’appliquer bien au-delà de la science.
Nous connaissons le biais de confirmation : cette tendance à chercher ce qui conforte nos croyances. Mais c’est en faisant l’inverse — en cherchant sincèrement ce qui pourrait invalider notre opinion — que nous la mettons réellement à l’épreuve.
« Ne demandez pas au coiffeur si vous avez besoin d'une coupe de cheveux »
Warren Buffett
Dans Vous allez commettre une terrible erreur, le professeur Olivier Sibony analyse la prise de décision en entreprise. Pour certaines décisions d'investissement, il suggère de monter une Red Team dont la mission est de défendre la thèse contraire à celle de l'équipe défendant un projet. Le décideur peut ainsi se forger une opinion après avoir entendu deux points de vue également documentés - comme un juge ayant entendu à la fois le procureur et l'avocat de la défense.
Deux issues
Au fond, il n’y a que deux façons d’agir avec nos croyances.
On les met à l’épreuve. Si elles tiennent, elles se renforcent. Si elles échouent, on avance — débarrassé d’une illusion.
Ou bien on refuse la contradiction. Et l’on ne saura jamais ce que valent vraiment nos certitudes.


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