Ceci est une carte bien réelle d'un territoire imaginaire — les experts Sauron faire la part des choses.

Le seigneur des anneaux

La carte et le territoire

Où les apparences sont parfois trompeuses

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En 1946, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges publie une très courte nouvelle intitulée De la rigueur de la science. Il imagine un empire où l’art de la cartographie est poussé à un degré de perfection inégalé.

« En cet empire, l'Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d'une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l'Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l'Empire, qui avait le Format de l'Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l'Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l'abandonnèrent à l'Inclémence du Soleil et des Hivers (...). »

La chute est délicieuse car elle nous place face au paradoxe de la carte : une carte parfaite est une carte… inutile. 

Un problème de géographe ? 

Pas si vite.

La carte et le territoire

Une carte est conçue pour répondre à un besoin précis : rejoindre une ville, localiser une rivière, connaître un relief ou mesurer une distance.

Selon la question à laquelle elle répond, elle ne montrera donc pas les mêmes choses. C’est précisément pour cette raison qu’une carte est toujours une simplification. Non par erreur, mais par nécessité. Sa vocation n’est pas de tout montrer ; elle est de rendre le réel intelligible. Avant même de tracer le premier trait, le cartographe doit donc faire des choix. Que faut-il représenter ? Que peut-il ignorer ? Quelles conventions adopter ?

Une carte routière fera disparaître les reliefs pour mettre en évidence le réseau de circulation. Une carte topographique prendra la décision inverse. Une carte touristique indiquera les monuments, les hôtels ou les restaurants, tandis qu’une carte géologique n’en fera même pas mention. Aucune de ces cartes n’est plus fidèle qu’une autre. Elles répondent simplement à des questions différentes.

C’est l'idée que résume le philosophe et ingénieur Alfred Korzybski lorsqu’il écrit, en 1933 : « La carte n’est pas le territoire. »

Par cette formule devenue célèbre, il nous rappelle qu’une représentation du monde ne doit jamais être confondue avec le monde lui-même. Et pour comprendre une carte, il faut commencer par se demander à quelle question elle répond.

Nous vivons entourés de cartes

La carte dont parle Korzybski n’est pas seulement géographique. C’était déjà l’idée de René Magritte, lorsqu’il peint La trahison des images en 1929. Sous une pipe dessinée avec un grand réalisme, il inscrit cette phrase devenue célèbre : « Ceci n’est pas une pipe » Derrière l’apparente absurdité de cette légende, une évidence : la représentation d’une pipe, aussi fidèle soit-elle, ne reste qu’une représentation. 

Le mec nous prend vraiment pour des pipes.

Les modèles, les théories, les préjugés, les statistiques ou encore les idées sont eux aussi des cartes. Ils constituent autant de représentations simplifiées de la réalité.

En entreprise, ces cartes prennent la forme de comptes, de business plan, de tableaux de bord, de process et de procédures, de CV, d’évaluations, etc. Plus l’environnement est complexe, plus le recours aux cartes est nécessaire, et donc fréquent. Sans elles, il nous serait impossible d’appréhender une réalité devenue beaucoup trop vaste. Les cartes nous permettent de penser le réel sans l’avoir constamment sous les yeux. Elles condensent l’information, rendent les situations comparables et mettent en évidence ce qui mérite notre attention.

Indispensables… mais pas toujours suffisantes. 

Dans Les Grands Modèles Mentaux, Shane Parrish rapporte une anecdote concernant Jeff Bezos. Un jour, le fondateur d’Amazon apprend que les clients se plaignent du temps d’attente lorsqu’ils contactent le service clientèle. Il convoque alors le responsable concerné, qui lui présente des statistiques rassurantes : le temps d’attente moyen est inférieur à une minute.

Bezos ne discute pas les chiffres. Il prend son téléphone, compose le numéro du service client… et attend près de dix minutes avant d’obtenir un interlocuteur.

Les données semblaient irréprochables. Le territoire racontait une autre histoire.

Du bon usage des cartes

Le statisticien George Box résumait parfaitement l’enjeu :  « Tous les modèles sont erronés. La vraie question est de savoir jusqu’à quel point ils doivent l’être pour devenir inutiles. » Autrement dit, il faut être attentif aux conditions de validité des modèles.

Le premier piège consiste à utiliser une carte pour répondre à une question à une autre question que celle pour laquelle elle a été conçue. Si vous utilisez un plan du métro pour calculer les distances entre deux points, vous risquez d’avoir de mauvaises surprises. De la même manière, un tableau des ventes ne suffit pas à juger de la santé financière d’une entreprise.

Le second piège apparaît lorsque le territoire évolue plus vite que la carte. Les limites du glacier sont-elles celles de la saison d’hiver ou d’été ? Cette route existe-t-elle toujours ? Ce reporting précieux hier est-il toujours adapté à la situation de l’entreprise ? 

Il est probablement utile de rappeler que la carte ne peut pas avoir raison contre le territoire. Quoi de plus frustrant que de contacter un service après-vente pour signaler un dysfonctionnement, et de s’entendre répondre : « De notre côté, tout fonctionne » ? 

La carte et le cartographe

Toute carte est le résultat d’une série de choix. Que faut-il montrer ? Que peut-on laisser de côté ? Où placer les frontières ? Quelle échelle adopter ? 

Ces choix ne nous renseignent pas seulement sur le territoire. Ils nous renseignent aussi sur le regard porté sur ce territoire. Une carte raconte toujours, en partie, l’histoire de son cartographe.

Méditerranée sans fronière. Cette carte de l'artiste Sabine Rethoré offre un autre regard sur l'espace.

Les informations qu’une entreprise choisit de mettre en avant dans son rapport annuel révèlent ce qu’elle considère comme important. De la même manière, l’activité d’une entreprise sera décrite différemment par un comptable, un trésorier ou un contrôleur de gestion. Ils observent le même territoire, mais leurs responsabilités les conduisent à sélectionner des informations différentes.

S’intéresser au cartographe permet alors de mieux comprendre la carte elle-même. Quelle question cherchait-il à résoudre ? Dans quel but a-t-il construit cette représentation ? Qu’a-t-il volontairement laissé hors du champ ?

Comprendre une carte ne consiste donc pas seulement à regarder ce qu’elle montre mais à s’interroger sur ce qu’elle ne dit pas. Garder cela en tête, vous aidera à savoir quand il convient de changer de carte… ou de cartographe. 

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