Dans les années 1950, une loi autorise l’État fédéral américain à aider les banques en difficulté dès lors que la continuité de leurs opérations est essentielle à l’économie.
L’idée que certaines institutions financières deviennent too big to fail (trop grosses pour être abonnées par l'État) s'impose progressivement dans les esprits. Au point de conduire les acteurs financiers à prendre des risques démesurés.
En 2008 pourtant, les autorités américaines sidèrent les marchés financiers en laissant Lehman Brothers faire faillite.

Nos décisions reposent sur des représentations de la manière dont fonctionne le monde et avec laquelle il pourrait évoluer demain. Ces représentations sont des simplifications, des heuristiques. En psychologie on parle de modèles mentaux; dans le langage courant nous parlons de croyances. Dans le fond, ce ne sont que des hypothèses, que nous jugeons valides jusqu'à preuve du contraire.
Ces raccourcis sont absolument nécessaires : le monde est trop complexe pour être réévalué intégralement avant chaque décision.
Mais ces hypothèses deviennent dangereuses lorsqu’elles ne sont plus explicites — lorsqu’elles sont tellement ancrées dans nos raisonnements que nous finissons par les prendre pour des vérités éternelles. La faillite de Lehman Brothers l'a douloureusement rappelé.
Questionner régulièrement nos hypothèses sur le monde est donc une condition de notre discernement et de notre capacité à rester pertinents dans un monde qui change.
C’est ce que nous avons souhaité explorer avec cette enquête.
Le premier questionnaire (« Demain ») porte sur les hypothèses à partir desquelles nous raisonnons aujourd’hui. Le deuxième (« 2035 ») s’intéresse aux changements susceptibles de modifier le cadre de nos décisions présentes. Le troisième (« 2050 ») explore plusieurs futurs plausibles afin d’élargir notre champ de vision.
Cette enquête n'est pas un concours de prédictions. Elle est avant tout un prétexte pour interroger les hypothèses sur lesquelles reposent nos décisions.

Nos hypothèses sur le monde se construisent souvent par induction. Parce qu’elles se sont vérifiées dans le passé, nous finissons par les transformer en règles implicites à partir desquelles nous raisonnons.
Dans ce questionnaire, nous vous proposions d’évaluer douze hypothèses qui nous semblent aujourd’hui, au moins partiellement, remises en question par certains faits ou évolutions récentes.
L’idée de progrès irrigue profondément notre manière de penser et d’organiser nos sociétés. Pourtant, il s’agit d’une idée relativement récente. Héritée des Lumières, elle repose sur la conviction que l’humanité peut améliorer durablement ses conditions d’existence grâce à la connaissance, à la science et à la technique.
Dans sa forme la plus simple, l’idée de progrès se résume souvent à une affirmation : demain sera meilleur qu’aujourd’hui.
Seul un quart des répondants se déclarent aujourd’hui plutôt ou totalement d’accord avec cette idée.
Le philosophe des sciences Étienne Klein remarque que le mot progrès a progressivement disparu des discours publics, souvent remplacé par celui d’innovation. Les deux termes sont parfois utilisés comme synonymes mais ils ne recouvrent pas la même réalité. Le progrès suppose une direction et une finalité ; l’innovation désigne avant tout la nouveauté.
L’innovation peut ainsi contribuer au progrès, mais elle ne constitue pas une preuve de progrès en elle-même. Les réponses à l’enquête reflètent bien cette distinction.
Un peu plus de la moitié des participants considèrent que les innovations actuelles contribuent encore globalement à améliorer nos conditions de vie. Un résultat loin du consensus que l’on aurait peut-être observé il y a quelques décennies.
La majorité des répondants anticipe que notre quotidien continuera d’évoluer fortement dans les années à venir. Mais à la lumière des réponses précédentes, cette évolution semble davantage perçue comme un constat que comme une promesse.
Cette relative défiance envers l’avenir est confirmée par des enquêtes d'opinion. 70 % des Français considérent que l’on vivait mieux il y a cinquante ans, et 57 % auraient préféré naître en 1975 plutôt qu’en 2025 (Ipsos, 2025). Seuls 14 % des Américains souhaiteraient vivre dans le futur.

Remarquons que seule une faible minorité des répondants estime que la croissance économique restera la norme dans les prochaines décennies. Une opinion traduisant le questionnement à l'oeuvre sur les limites de certains des modèles qui ont structuré nos sociétés depuis deux siècles.
Ce questionnement s’étend également aux institutions qui structurent la vie collective.
Seul un quart des répondants se montrent confiants dans la capacité d’adaptation des systèmes démocratiques à un monde plus complexe, plus rapide et plus interdépendant.
Ce scepticisme peut être utilement mis en perspective.
Contrairement à une idée répandue, la démocratie n’a jamais été le régime politique majoritaire sur la planète depuis son émergence moderne au XIXe siècle. Aujourd’hui encore, seule une minorité de la population mondiale vit dans une démocratie libérale, une proportion qui tend même à reculer ces dernières années.
Au lendemain de la seconde Guerre mondiale, la construction européenne, puis la mondialisation étaient considérées comme de solides remparts au retour de la guerre.
Cette hypothèse demeure majoritairement partagée puisque 60 % des répondants y adhèrent encore. Mais elle n’apparaît plus comme une évidence absolue : seuls 13 % se déclarent totalement d’accord avec l'idée que l'interdépendance économique rend improbables les conflits armés entre grandes puissances.
Pendant la crise du Covid, l'État avait apporté un soutien massif et inconditionnel (« quoi qu'il en coûte ») à l'économie. Qu'en sera-t-il lors des prochaines crises ? Près de deux tiers des répondants doutent de la capacité de l'État à pouvoir rester présent en dernier recours.
Cette réponse peut être interprétée comme la conséquence d’interrogations croissantes sur la soutenabilité de certains équilibres budgétaires. En France, la dette publique représente désormais près de 50 000 euros par habitant et la charge annuelle de la dette pourrait, dans les années à venir, dépasser les recettes nettes de TVA.
Toute décision collective repose, au moins en partie, sur une compréhension commune de la réalité. Les faits ne suffisent pas toujours à trancher un débat, mais ils permettent en principe de délimiter le champ des désaccords légitimes.
Or seuls 48 % des répondants considèrent qu’il est encore possible de s’accorder collectivement sur les faits.
Ce résultat interroge. Comment expliquer, justifier ou rendre légitime une décision lorsque les acteurs ne partagent plus la même lecture du réel ?
Un deuxième paradoxe apparaît autour du rôle de l’information. Une nette majorité des participants estime que plus une décision s’appuie sur des données, plus elle a de chances d’être pertinente. Pourtant, dans le même temps, la très grande majorité considère que les décisions importantes doivent rester humaines.
Alors que l’IA s’avère bien plus efficace que le cerveau humain pour traiter de grandes quantités d’informations, qu’elle surpasse déjà les experts dans un nombre croissant de tâches d’analyse et de prévision, n’y-a-t-il pas une forme de contradiction ?
Pour en sortir, il faudra probablement préciser ce que nous entendons par décisions importantes et les raisons pour lesquelles il serait souhaitable qu’elles restent humaines. Sur ce sujet, nous renvoyons le lecteur curieux à l'éclairant essai Faut-il encore décider ? (Hazan & Sibony, 2026).
Comment s'adapter, individuellement et collectivement à un monde dans lequel des agents IA pourront réaliser de manière autonome une grande partie des tâches qui forment aujourd'hui notre valeur ajoutée ?
Les répondants apparaissent très partagés sur l’idée que les expertises qu’ils ont développées resteront pertinentes demain.
Bien entendu, il est légitime de penser que la valeur de nos expertises est une question personnelle — mais sur quels critères évaluer les expertises et savoir-faire susceptibles de résister au raz-de-marée de l'IA — et peut être demain de la robotisation ?
Les travaux consacrés aux compétences de demain peinent souvent à identifier des expertises techniques précises. Le Future of Jobs Report 2025 du World Economic Forum met davantage en avant des qualités comme la pensée analytique, l’apprentissage continu, l’adaptabilité, la résolution de problèmes complexes ou encore l’esprit critique.
Les répondants sont tout aussi partagés sur l’idée que les grandes entreprises conserveront durablement un avantage sur les plus petites. D’un côté, la taille procure des ressources, des capacités d’investissement et une puissance de feu considérables. De l’autre, elle peut ralentir la prise de décision et compliquer la nécessaire adaptation à des changements rapides.
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