Paul Graham
,
Notes personnelles
,
2005

Photo de Gabriel Sollmann sur Unsplash
REPÈRES
LES FAITS POUR DÉCIDER
Paul Graham est l'un des fondateurs du Y Combinator, l'un des principaux accélérateurs de start-up au monde (OpenAI, Airbnb, Stripe, Dropbox, etc.).
En 2005, il est invité à faire un discours devant des lycéens. Il se demande alors : qu'aurais-je aimé que l'on me dise à l'époque ? Constatant l'évidente incertitude de l'avenir, Graham insiste en particulier sur la nécessité de faire les choix qui nous laisseront le plus de portes ouvertes.
Le discours sera finalement annulé mais le texte sera publié. En voici quelques extraits.
« Je vais commencer par quelque chose que vous n’avez pas besoin de savoir au lycée : ce que vous voulez faire de votre vie.
On vous pose cette question en permanence, si bien que vous pensez être censés avoir une réponse. Mais les adultes la posent principalement pour lancer la conversation. Ils veulent savoir quel genre de personne vous êtes, et cette question n’est qu’un moyen de vous faire parler. Ils vous interrogent un peu comme on pourrait donner un petit coup à un bernard-l’ermite dans une flaque à marée basse pour voir ce qu’il fait.
Si je retournais au lycée et que quelqu’un me demandait quels étaient mes projets, je répondrais que ma priorité était d’apprendre quelles étaient les possibilités qui s’offraient à moi. Il n’est pas nécessaire de se précipiter pour choisir le travail de toute une vie. Ce qu’il faut faire, c’est découvrir ce que vous aimez. Vous devez travailler sur des choses qui vous plaisent si vous voulez devenir bon dans ce que vous faites […] »
« Chaque année au mois de mai, des intervenants aux quatre coins du pays ressortent le discours de remise des diplômes standard, dont le thème est toujours le même : « N’abandonnez jamais vos rêves. »
Je comprends ce qu’ils veulent dire, mais c’est une mauvaise façon de le formuler, parce que cela laisse entendre que vous devriez rester liés à un projet conçu très tôt dans votre vie. Dans le monde de l’informatique, il existe un nom pour cela : l’optimisation prématurée. Et ce terme est pratiquement synonyme de catastrophe. Ces intervenants feraient mieux de dire simplement : n’abandonnez pas […]
Les personnes qui ont accompli de grandes choses donnent souvent l’impression d’appartenir à une espèce différente. Et la plupart des biographies ne font qu’accentuer cette illusion, en partie à cause de l’admiration quasi religieuse dans laquelle tombent inévitablement les biographes, et en partie parce qu’en connaissant déjà la fin de l’histoire, ils ne peuvent s’empêcher d’en simplifier le récit jusqu’à donner l’impression que la vie de leur sujet relevait du destin, simple déploiement d’un génie inné.
En réalité, je soupçonne que si Shakespeare ou Einstein avaient été dans votre lycée à seize ans, ils vous auraient semblé impressionnants, mais pas totalement différents de vos autres camarades.
C’est une pensée inconfortable car s’ils étaient finalement assez semblables à nous, cela signifie qu’ils ont dû travailler extrêmement dur pour accomplir ce qu’ils ont accompli. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous aimons croire au génie. Cela nous fournit une excuse pour être paresseux. Si ces hommes ont réussi uniquement grâce à une mystérieuse « shakespearianité » ou « einsteinité », alors ce n’est pas notre faute si nous sommes incapables de faire quelque chose d’aussi remarquable.
Je ne dis pas que le génie n’existe pas. Mais si vous devez choisir entre deux théories, et que l’une d’elles vous offre une excuse pour être paresseux, alors l’autre est probablement la bonne. »
« […] Au lieu de partir d’un objectif final et de remonter le chemin jusqu’au présent, partez de situations prometteuses et avancez à partir d’elles. C’est d’ailleurs ce que font réellement la plupart des personnes qui réussissent.
Dans la logique du discours de remise des diplômes, vous décidez où vous voulez être dans vingt ans, puis vous vous demandez : que dois-je faire aujourd’hui pour y parvenir ?
Je propose au contraire que vous ne vous engagiez pas à l’avance dans un avenir déterminé. Regardez simplement les possibilités qui s’offrent à vous aujourd’hui et choisissez celles qui vous ouvriront ensuite l’éventail d’options le plus prometteur.
Ce sur quoi vous travaillez importe moins que le fait de ne pas perdre votre temps. Travaillez sur des sujets qui vous intéressent et qui élargissent vos possibilités ; vous déciderez plus tard lesquelles vous souhaitez réellement suivre […]
Le vol à voile offre ici une bonne métaphore. Comme un planeur n’a pas de moteur, il ne peut pas voler face au vent sans perdre beaucoup d’altitude. Si vous vous laissez dériver trop loin sous le vent par rapport aux bons endroits où atterrir, vos options se réduisent de manière inconfortable. En règle générale, vous cherchez donc à rester au vent.
Je propose donc de remplacer le traditionnel « N’abandonnez jamais vos rêves » par une formule plus utile : Restez au vent ».
« Et quel est censé être votre véritable travail ?
À moins que vous ne soyez Mozart, votre première tâche consiste justement à le découvrir.
Quelles sont les grandes choses sur lesquelles il vaut la peine de travailler ? Où se trouvent les personnes imaginatives ? Et surtout : qu’est-ce qui vous intéresse réellement ? […]
Une version déformée de cette idée s’est diffusée dans la culture populaire sous le nom de « passion ». J’ai récemment vu une annonce de recrutement pour des serveurs qui recherchait des personnes ayant une « passion du service ». La vraie chose dont je parle n’est pas quelque chose que l’on peut éprouver pour servir des tables. Et d’ailleurs, « passion » n’est pas un très bon mot. Un meilleur mot serait : curiosité.
Les enfants sont curieux, mais la curiosité dont je parle est différente de la curiosité enfantine. La curiosité des enfants est large et superficielle : ils demandent pourquoi à propos de tout et n’importe quoi. Chez la plupart des adultes, cette curiosité disparaît complètement. Elle doit disparaître : on ne peut rien accomplir si l’on passe son temps à demander pourquoi à propos de tout.
Mais chez les adultes ambitieux, au lieu de s’assécher, la curiosité devient étroite et profonde. Le marécage se transforme en puits. La curiosité transforme le travail en jeu. Pour Einstein, la relativité n’était pas un livre rempli de notions difficiles qu’il devait apprendre pour réussir un examen. C’était une énigme qu’il essayait de résoudre. Il lui a probablement semblé moins pénible d’inventer la relativité qu’il ne paraît aujourd’hui difficile à certains étudiants de l’apprendre dans une salle de classe[…]
Lorsqu’un de mes amis se plaignait d’avoir un devoir à rédiger pour l’école, sa mère lui répondait toujours : « Trouve un moyen de rendre cela intéressant. » C’est exactement ce que vous devez faire : trouver une question qui rende le monde intéressant. Les personnes qui accomplissent de grandes choses regardent le même monde que tout le monde, mais elles remarquent un détail étrange qui leur paraît mystérieux de manière irrésistible.
Et cela ne vaut pas seulement pour les questions intellectuelles.
La grande question d’Henry Ford était : « Pourquoi les automobiles devraient-elles être un produit de luxe ? Que se passerait-il si on les considérait comme un produit ordinaire ? »
La question de Franz Beckenbauer était, en substance : « Pourquoi chacun devrait-il rester à son poste ? Pourquoi les défenseurs ne pourraient-ils pas marquer des buts eux aussi ? »
« L’important est de sortir et de faire des choses. Au lieu d’attendre qu’on vous enseigne quelque chose, allez apprendre par vous-même. Votre vie n’a pas besoin d’être façonnée par les responsables des admissions universitaires. Elle peut être façonnée par votre propre curiosité.
C’est ainsi que vivent tous les adultes ambitieux. Et vous n’avez pas besoin d’attendre pour commencer. En réalité, vous n’avez même pas besoin d’attendre d’être adulte. Il n’existe aucun interrupteur magique à l’intérieur de vous qui s’activerait soudainement lorsque vous atteignez un certain âge ou obtenez un diplôme.
On devient adulte au moment où l’on décide de prendre la responsabilité de sa propre vie. Et cela peut arriver à n’importe quel âge. »