
Détermisme
Théorie du chaos
Instinct de ligne droite
Problème de l'induction
Biais de division
Illusion narrative
Raisonnement motivé
Théorie du cygne noir
Pensée probabiliste
Estimations de Fermi
Illusion rétrospective
Sagesse des foules
12
questions
15
minutes
extrait
Aux premières heures de l’humanité, notre faculté de projection se limitait sans doute à un horizon proche : conserver de la nourriture pour le soir, réparer un outil pour la chasse du lendemain, se mettre à l’abri avant la nuit.
Avec l’émergence du langage symbolique, l’humanité est devenue capable de parler de ce qui est absent — élargissant ainsi son horizon temporel. Elle a pu conserver la mémoire du passé et imaginer le futur. Naissent alors les premières projections collectives : organiser une expédition, construire un bâtiment, semer en vue d’une récolte.
Cette capacité de projection a sans nul doute constitué un avantage adaptatif décisif. Les récits communs rendent possible la coopération à grande échelle. Les sociétés capables d’anticipation et de planification ont progressivement pris le dessus sur celles qui vivaient au jour le jour. Aux échecs, le meilleur joueur est celui qui anticipe un coup de plus que son adversaire.
Plus profondément encore, la projection donne un sens à l’action présente. Elle tend un fil entre le présent et un but visé. Épargner, semer, investir, renoncer n’ont de signification que dans une perspective élargie.
Moteur civilisationnel, vecteur d’épanouissement, cette faculté est aussi source d’angoisse. Avec elle naît une névrose de l’avenir : la pensée de l’échec, de la perte, de la mort.

Pendant l’essentiel de l’histoire, il était raisonnable de projeter le futur comme une prolongation du passé. Le monde était relativement stable. Les techniques changeaient peu, les structures sociales évoluaient lentement. Au reste, l’humanité n'aspirait pas spécialement à changer le monde (cf. épisode Et demain ?). Seules les saisons créaient des ruptures, mais elles étaient prévisibles.
La mémoire du passé constituait un guide fiable. Bien sûr, certaines années la nourriture était moins abondante, un envahisseur pouvait surgir occasionnellement. Mais l’éventail des possibles restait limité.
Ce cadre s’est progressivement fissuré — le futur est devenu moins lisible. Les révolutions industrielles, scientifiques et numériques ont comprimé le temps. Les systèmes se sont interconnectés. Les effets de seuil et les ruptures se sont multipliés.
En quelques décennies, l’électricité, les antibiotiques, les États-nations, Internet, l’intelligence artificielle ont radicalement transformé les conditions d’existence. Des industries entières apparaissent et disparaissent en une génération.
Les hypothèses se multiplient — et les possibles avec.
Le paradoxe contemporain est là : plus le futur est difficile à prévoir, plus il devient nécessaire d’anticiper. Les marins le savent : quand la mer se lève, on ne fixe pas ses pieds, on regarde l’horizon.
Dans un monde stable, l’erreur se corrige. Dans un monde instable, elle peut être fatale.
Si prédire l’avenir devient plus hasardeux, il reste en notre pouvoir de réduire les erreurs que nous commettons lorsque nous nous projetons. Comprendre pourquoi l’avenir est incertain, pourquoi nous nous trompons si souvent, et comment certains parviennent à produire des projections plus fiables : voilà un premier pas vers la maîtrise de l’art délicat de la projection.
En 1609, Johannes Kepler démontre que les planètes ne décrivent pas des cercles parfaits — comme on le croyait depuis l’Antiquité — mais des ellipses, selon des lois mathématiques précises. Les mouvements célestes cessent d’être des manifestations mystérieuses : ils deviennent des trajectoires mesurables.
Quelques décennies plus tard, en 1687, Isaac Newton publie les Principia Mathematica. Il y formule les lois du mouvement et la loi de la gravitation universelle. Une révolution conceptuelle s’opère : les mêmes équations décrivent la chute d’une pomme et la trajectoire des planètes. Le ciel et la Terre obéissent aux mêmes lois.

Pour la première fois, l’univers apparaît comme un système cohérent, régi par des régularités mathématiques stables. Si l’on connaît la position et la vitesse d’un objet à un instant donné, on peut en principe déterminer sa position à tout instant futur.
Le futur devient affaire de calcul. Cette transformation dépasse largement l’astronomie. Elle installe une nouvelle manière de penser : les phénomènes ne sont plus attribués à des volontés invisibles, mais à des causes identifiables. La nature devient un mécanisme — une horloge.
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