REPÈRES

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ÉPISODE

7

La projection

Les biais cognitifs

Détermisme

Théorie du chaos

Instinct de ligne droite

Problème de l'induction

Biais de division

Illusion narrative

Raisonnement motivé

Théorie du cygne noir

Pensée probabiliste

Estimations de Fermi

Illusion rétrospective

Sagesse des foules

12

questions

15

minutes

extrait

Un besoin anthropologique.

Aux premières heures de l’humanité, notre faculté de projection se limitait sans doute à un horizon proche : conserver de la nourriture pour le soir, réparer un outil pour la chasse du lendemain, se mettre à l’abri avant la nuit.

Avec l’émergence du langage symbolique, l’humanité est devenue capable de parler de ce qui est absent — élargissant ainsi son horizon temporel. Elle a pu conserver la mémoire du passé et imaginer le futur. Naissent alors les premières projections collectives : organiser une expédition, construire un bâtiment, semer en vue d’une récolte.

Cette capacité de projection a sans nul doute constitué un avantage adaptatif décisif. Les récits communs rendent possible la coopération à grande échelle. Les sociétés capables d’anticipation et de planification ont progressivement pris le dessus sur celles qui vivaient au jour le jour. Aux échecs, le meilleur joueur est celui qui anticipe un coup de plus que son adversaire.

Plus profondément encore, la projection donne un sens à l’action présente. Elle tend un fil entre le présent et un but visé. Épargner, semer, investir, renoncer n’ont de signification que dans une perspective élargie. 

Moteur civilisationnel, vecteur d’épanouissement, cette faculté est aussi source d’angoisse. Avec elle naît une névrose de l’avenir : la pensée de l’échec, de la perte, de la mort.

Il y a 20 000 ans, certains pressentaient déjà le potentiel touristique de la vallée de la Vézère (Aurochs, cerfs et chevaux — Grotte de Lascaux 2).

Une difficulté moderne.

Pendant l’essentiel de l’histoire, il était raisonnable de projeter le futur comme une prolongation du passé. Le monde était relativement stable. Les techniques changeaient peu, les structures sociales évoluaient lentement. Au reste, l’humanité n'aspirait pas spécialement à changer le monde (cf. épisode Et demain ?). Seules les saisons créaient des ruptures, mais elles étaient prévisibles.

La mémoire du passé constituait un guide fiable. Bien sûr, certaines années la nourriture était moins abondante, un envahisseur pouvait surgir occasionnellement. Mais l’éventail des possibles restait limité. 

Ce cadre s’est progressivement fissuré — le futur est devenu moins lisible. Les révolutions industrielles, scientifiques et numériques ont comprimé le temps. Les systèmes se sont interconnectés. Les effets de seuil et les ruptures se sont multipliés.

En quelques décennies, l’électricité, les antibiotiques, les États-nations, Internet, l’intelligence artificielle ont radicalement transformé les conditions d’existence. Des industries entières apparaissent et disparaissent en une génération.

Les hypothèses se multiplient — et les possibles avec.

« Imaginons un paysan espagnol qui se serait endormi en l'an 1000 pour se réveiller cinq siècles plus tard, au vacarme des marins de Christophe Colomb embarquant à bord de la Niña, la Pinta et la Santa Maria. Le monde lui aurait paru très familier. Malgré les multiples changements techniques, de mœurs et de frontières politiques, ce paysan eût été à l'aise.

Mais un matelot de Christophe Colomb qui aurait sombré dans un sommeil analogue pour se réveiller à la sonnerie d'un iPhone du XXIe siècle se retrouverait dans un monde étrange, voire totalement incompréhensible. »

Yuval Noah Harari, Sapiens

Le paradoxe contemporain est là : plus le futur est difficile à prévoir, plus il devient nécessaire d’anticiper. Les marins le savent : quand la mer se lève, on ne fixe pas ses pieds, on regarde l’horizon. 

Dans un monde stable, l’erreur se corrige. Dans un monde instable, elle peut être fatale. 

Si prédire l’avenir devient plus hasardeux, il reste en notre pouvoir de réduire les erreurs que nous commettons lorsque nous nous projetons. Comprendre pourquoi l’avenir est incertain, pourquoi nous nous trompons si souvent, et comment certains parviennent à produire des projections plus fiables : voilà un premier pas vers la maîtrise de l’art délicat de la projection.

1 — L’illusion d’un avenir calculable.

En 1609, Johannes Kepler démontre que les planètes ne décrivent pas des cercles parfaits — comme on le croyait depuis l’Antiquité — mais des ellipses, selon des lois mathématiques précises. Les mouvements célestes cessent d’être des manifestations mystérieuses : ils deviennent des trajectoires mesurables.

Quelques décennies plus tard, en 1687, Isaac Newton publie les Principia Mathematica. Il y formule les lois du mouvement et la loi de la gravitation universelle. Une révolution conceptuelle s’opère : les mêmes équations décrivent la chute d’une pomme et la trajectoire des planètes. Le ciel et la Terre obéissent aux mêmes lois.

Exemplaire personnel de Newton, Trinity College, Cambridge.

Pour la première fois, l’univers apparaît comme un système cohérent, régi par des régularités mathématiques stables. Si l’on connaît la position et la vitesse d’un objet à un instant donné, on peut en principe déterminer sa position à tout instant futur.

Le futur devient affaire de calcul. Cette transformation dépasse largement l’astronomie. Elle installe une nouvelle manière de penser : les phénomènes ne sont plus attribués à des volontés invisibles, mais à des causes identifiables. La nature devient un mécanisme — une horloge.



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